Aller au contenu
Galerie

juillet 2023

Fragments / Mòso

37 photos

Collaboration avec l'écrivaine Tessa Naime pour la revue Do-Kre-i-s #6

Série réalisée en collaboration avec mon acolyte Tessa Naime pour la revue Do-Kre-I-S, édition #6 "Fragments/Mòso". On est parti sur un coup de tête, comme à notre habitude, dans une aventure qui nous a rapidement dépassé. D'abord, l'idée de prendre en photos les parties du corps que les personnes apprécient le moins, les complexes, les "défauts", sur lesquels Tessa se baserait pour écrire.

Je lance un appel a participation par le biais des réseaux avec un petit formulaire simple et en quelques jours j'ai plus d'une centaine de volontaires. À moi la lourde tâche d'organiser toute la logistique, contacter les personnes, savoir s'iels sont/seront sur le territoires a cette période, trouver un endroit correct pour recevoir tout ce monde, les mettre à l'aise pour la séance, assez particulière, et qu'on ne soit pas dépendants de la météo. Heureusement on a trouvé le lieu parfait, le studio photo personnel de la grande Anaïs C. !

Ensuite on a pu rencontrer, échanger, comprendre et prendre en photo une vingtaine de personnes sur 2jours de shoot. Du sport.

Chaque échange c'est un plongeon dans la vie d'autrui, un partage d'un fragment de son passé, l'histoire de telle cicatrice, le récit de telle grossesse, le travail d'acceptation… Des morceaux de vie entre quelques déclenchements furtif de mon appareil.

Tessa a pu participer au premier jour de shoot, et s'imprégner de toute la substance nécessaire pour alimenter son moteur créatif. Je te laisse avec les images et son texte :

FRAGMENTS
Poétique sur le fragment et l’altérité
Tessa Naime

Quelques pas timides dans une pièce fragmentée ; mur blanc, sol blanc, miroir blanc, lumière blanche. Le blanc prédomine ainsi sur toutes les autres nuances du lieu. Une porte s'ouvre sur le vert d'une petite forêt et là, on pourrait y voir un homme qui cultive son jardin passer. Tandis que la Muse se déshabille légèrement, l’éclat de sa peau noire, une peau ornée de petits points, vient déjà ponctuer cette mosaïque. Je ressens déjà le poids de son incertitude sur mes paupières. « C’est la première fois ? » lui dis-je. La Muse hoche la tête pour signifier un « oui » qu’elle aurait pu bafouiller. Alors, je m’installe en face, ni trop loin de son corps, ni trop près de l’objectif, assez pour que son intimité ne lui soit volée deux fois. Mais ce que nous vivons est déjà très intime et cet instant se divise en une succession de segments ; ensemble de fragments qui deviendront ensuite pour nous deux des souvenirs démembrés. Nous voilà ainsi discutant de son ventre et du ventre des femmes dont le rôle politique n’a laissé que peu d’espace à son libre-arbitre. J’aimerais lui dire que le ventre des femmes n’est pas que celui des femmes, qu’il est celui de tous, et que chaque femme vient au monde en ayant le devoir de récupérer ce ventre, de s'en réapproprier, de l’arracher presque, au même titre que sa liberté. Et que dans ce geste d’amour qu’est la récupération, il n’y aurait plus de place pour le complexe des cicatrices, des vergetures, de la peau élastique, de la chair qui pend, ni d’aucune autre condition du ventre des femmes. Mais, je ne lui dis mot, j'écris déjà dans ma tête les reliefs de ses dunes, l'autre fragment d’une réalité possible.

« Sans doute, l'éclat, le fragment, a son unité déjà. Mais le fragment ne s'éclaire vraiment, ne prend tout son sens plénier, que par rapport au chapitre dans lequel il est intégré. » tel que l'écrit L.Van Delft. J’en suis à cette sensibilité vagabonde qui questionne les « moi » qui nous composent. Ne sommes-nous que des fragments de nous-mêmes ? Des saisons ? Des cœurs séparés ? Des brisures éparses ? Des lambeaux de culture, ou mieux, des identités segmentées… sinon, des graines de café consommées, dès l’aube. Des choses, et tant de choses… Quand les arbres grattent le ciel et que la nature ne nous laisse plus qu’infiniment petits face à son « Tout », ne sommes-nous pas que des fragments de nous-mêmes ? Ne sommes-nous pas des fragments de ce que nous avons toujours connu ? Pourrais-je un jour connaître mon « Tout », c’est-à-dire ce qui est totalement moi-même ? Ou ne suis-je que damnée à être « fragment », à composer ma réalité de morceaux, de brisures, de parties héritées, figées, conçues selon une culture dominante ?

Ne sommes-nous pas issus d’influences multiples et divisibles ? Ne sommes-nous pas composés d’êtres qui survivent en nous, qui ont marqué nos peaux de leurs empreintes et nos langues de leurs maux ? Ne sommes-nous pas l’être manqué qui, chaque jour, s’incruste dans nos pensées discrètes ?
Ne suis-je pas le tiers-Monde ? Ce tiers-monde visible de mes fenêtres de l’opulence… Je porte peut-être le monde en moi, que sais-je ! Je ne suis peut-être que la somme de mes mots. Ou sinon, les mots de ceux qui m’ont aimé avec tant de silence.

Si je m’interroge sur la notion de « fragments », je n’en sais pas moins de la notion du « Tout ».

La culture de la totalité (de « l’entier ») n’est-elle pas illusoire ? Est-ce que le Tout, autrement l’idée que je me fais de la totalité, ne se conçoit pas selon cette même culture ? Qui délimite le Tout ? Qui délimite la « finitude » ? L’incomplétude ? Qui m’a appris ce que représente l’inachevé, ou la fin ? C’est sans doute ce qui questionne notre immensité et nos complexes, en tant que des êtres ou des corps qui cherchent à se définir, qui cultivent ce désir inévitable d’être fini, d’être « parfait » mais selon quoi ? Selon quel modèle ? Selon quel standard ? Selon quelle censure ? Selon quelles influences aspirons-nous à être entiers ?

Et si la pensée qui me submerge n’était que la pensée la plus bruyante parmi mes six milles autres pensées de mes six cents autres personnalités, tout en étant celle qui me définit le moins ? Et si l’image que tu me renvoies n’était qu’un millième de fragments de toi ? Et si l’image que je me fais de toi n’était qu’un fragment de moi ? Et si le corps qui te gêne tant n’était que « fragments » d’une conspiration esthétique occidentale ? Je l’écrivais, à d’autres instants : « le corps est certainement passé de « bien meuble » à « bien meuble » orateur, tant il peut enfin s’exprimer mais demeure « propriété » exclusive de l’Empire marâtre. Il est encore muselé, entre les rapports de pouvoir et le désir d’être libre. » Le sein, le ventre, l’oreille, le bras, la langue, le menton, autant de fragments que l’on détache du Tout, dans l’inconscient, pour leur infliger des notions de finitude. Sont-ils ainsi à nos yeux des œuvres inachevées, des éclaboussures de l’œuvre totale ? Des objets désarticulés que nous voudrions ordonner ?

Et s’ils nous interrogent sur la rupture entre « ce que l’on voit » et « ce que l’on est », deviennent-ils ainsi des objets de résistance ? Peut-être que nous tenons là notre propos : ces complexes deviennent-ils des objets que nous devrions conserver pour démanteler une structure de l’uniforme, une structure qui érige le « traditionnel » au détriment des singularités, une structure qui fait éclore le culte de l’ « acceptable » et de la « normalité », une structure qui légitime l’indifférence des autres, en ne laissant place justement à aucune différence, une structure dont notre regard se trouve prisonnier d’un monstre capital, bouffeur d’altérité. Une structure qui aimerait priver mon imaginaire de son unicité. Nous devrions donc conserver tout ça ? Alors, les fragments de nous survivraient sans doute à l’infini du Monde…

Continuer l’exploration

Découvrir d’autres séries

Voir toute la galerie